| Mon Roman - Chroniques de rencontres |
Après quelques mois passés sur le Net, je fais le constat que le média n'est pas pour moi. Mais la question se pose : pour qui est fait l'outil ? Pourquoi ce sont toujours les mêmes têtes qui traînent ici ou ailleurs,
JDate, Meetic et même le très prisé Attractive World (communauté sélective, « pour célibataires exigeants ») ? Sur ce dernier site en particulier, il y a ce qu'on appelle les « membres fondateurs ». Quand on sait que le site a presque quatre ans d'existence, ça fait peur...
J'ai fait trop peu de rencontres pour faire des statistiques, c'est vrai. Mais le nombre n'a pas grand chose à y voir, c'est toujours la même mécanique à l'oeuvre et une chose est sûre, les rencontres par Internet sont pathogènes. En gros, ça rend dingue.
Le système est ainsi fait que ceux qui cherchent réellement une rencontre investissent l'outil et les possibilités qu'on s'imagine qu'il offre. Au fil des mails, textos, chat, et conversations sous quelque forme que ce soit, on investit . Mais l'erreur fatale, est semble-t-il qu'on investit le fantasme, l'idée de l'autre, de la rencontre. Et pas l'autre derrière l'écran... Souvent on se casse le nez. Soit parce que l'on ne correspond pas à la représentation que l'autre s'est faite de nous, soit parce qu'il ne correspond pas à la nôtre.
Et quant à la fameuse demande... et bien c'est là que ça devient intéressant.. ! On veut mais on ne veut pas. On veut bien mais il faut qu'il soit comme ci, comme ça, pas trop ceci, beaucoup cela, mais pas vraiment ou si, mais pas tout de suite... Alors que quand on rencontre quelqu'un dans un dîner, une soirée, à une terrasse ou au supermarché, on a une vraie personne en face. Impossible à objectiser. Toujours possible de fantasmer, mais à partir d'un sujet qui existe en chair et en os. Et quant à nous... Et bien si on a croisé quelqu'un, qu'on s'est tous les deux arrêtés, c'est qu'on est prêts pour de vrai à vivre quelque chose. Sinon le type passe à côté sans te voir et ça tombe bien parce que prise dans tes idées noires, tu as la tête baissée. Position idéale en revanche pour fixer compulsivement l'écran d'un PC... Et oui. C'est thérapeutique... si je rencontrais quelqu'un j'irais mieux. Non, tu rencontreras quelqu'un quand tu iras mieux. Ben oui.
Les hommes que j'ai croisés se classent en trois catégories : les mariés, les queutards, les dépressifs (en encore je suis sympa).
Pour les deux premières catégories, c'est comme on veut, mais pour une vraie histoire, c'est assez déconseillé. Sauf pour une histoire d'un soir, mais alors bien se rappeler que le préservatif ne protège pas de tout. Passons. Je me suis penchée davantage sur la troisième catégorie, les deux premières ayant assez peu de choses à raconter finalement. Ce sont tous des hommes blessés qui flirtent plus ou moins avec un état dépressif parfois sévère... Désabusés, tristes, aigris, écoeurés même.
Au début je me disais qu'Internet était un vivier à cintrés. Pas faux : ceux qui ne vont pas bien ont aussi du mal à sortir dans la rue, à être entourés, à faire des rencontres dans la réalité. Mais finalement je reviens peu à peu là-dessus, il me semble que le système rende dingue. Ou rend dingue ceux qui avaient peut-être une bonne raison de l'être au départ, une fragilité disons, un truc pas digéré, mais bon. Il n'en reste pas moins que l'outil est selon moi, pathogène.
Or pour jouer, il faut accepter les règles du jeu. Par exemple, il faut pouvoir se retrouver en face de quelqu'un qui s'est enlevé 5 ans, rajouté 20 cm et qui a écrit « séparé » alors qu'il vit avec sa femme – mais fait chambre à part bien entendu... Tout ça après un malheureux concours de circonstances qui t'en a fait prendre pour trois semaines de mail, textos, etc etc... Ecoeurée ? On le serait à moins.

Ceux qui ont rencontré leur moitié d'orange sur le net disent tous la même chose. Ne discute pas avec les gens, rencontre-les très vite (2-3 jours grand max), n'investis rien avant d'avoir rencontré réellement, ne mens pas, etc etc... Oui oui. Bon. On fait ce qu'on peut question planning quand on a des gosses, et/ou un job, et/ou des amis ; des fois les trois, une vie quoi... On est moyen dispo. Ou alors on l'est. Au début. Ensuite on fait comme les hommes qui ne te paient même pas un café. On réduit les FDM (frais de mise en service). On arrête de prendre la baby sitter. Ben oui.
« N'investis rien ». Non bien sûr... quand on parle des heures avec un inconnu qui nous raconte des trucs sympa, drôles, surprenants, et qu'on en a ras le bol d'être seule, et qu'il fait beau (ou mauvais, ça marche dans presque toutes les configurations météorologiques) comment ne pas investir ? Comment faire taire le désir, l'envie, la curiosité ? Faut-il vraiment payer ce prix pour jouer ? Perdre ça ? La foi. La capacité à investir. Conditions pourtant incontournables pour vivre quelque chose.

Faut-il devenir paranoïaques ? Archi méfiants, sur nos gardes ? Et en payer le prix : ne plus jamais être surpris... En même temps ça semble inéluctable au bout d'un certain temps, variable pour chacun. Comment investir et désinvestir sans cesse, courir plusieurs lièvres à la fois, se faire insulter ou jeter sans la moindre explication, osciller sans cesse entre bouffées d'enthousiasme et déceptions amères, le tout sans sourciller et repartir vaillants et fiers vers la prochaine aventure sans y laisser quelques plumes au passage ? Ca me semble difficile... au bout de quelques mois, quelques années, on risque de finir comme ça : écoeurés, paranos et surtout seuls. On a totalement perdu la foi depuis longtemps, mais comme on ne sait plus faire autrement, alors on continue.
Bref, c'est le cercle infernal, pour draguer sur le Net il faut se méfier de tous, ne rien ressentir, enfin je veux dire « investir », faire tout vite pour se précipiter dans la réalité avant de se prendre les doigts dans la prise, ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier comme disait ma grand-mère... Se cliver complètement en somme, la tête d'un côté, les émotions de l'autre.
Alors de deux choses l'une, soit on en est capable et notre santé mentale est gravement menacée, soit on finit par en être capable et notre santé mentale est gravement menacée. Mais surtout au bout du compte, pour tomber amoureux, parce que c'est le but ultime quand même, une fois ce mode de fonctionnement bien installé, ben c'est juste impossible.
Alors tout ça pour dire que je n'ai pas la solution, mais juste deux-trois réflexions, dont celle-ci : avant, on faisait comment ? On était plus jeunes ok. M'enfin il y avait déjà des vieux de 40 ans quand on était jeunes, alors ceux-là ils faisaient comment ? Ils faisaient. Les cafés, les terrasses, les squares, les supermarchés, la salle de gym, les vacances, les concerts, le boulot, la pompe à essence, la pharmacie, la borne Vélib, le banc de la station Tuilleries, Castorama, la file d'attente pour l'enregistrement des valises, celle du taxi, celle du tabac ou du marchand de journaux. A condition de lever le nez de ton Iphone-blackberry-android-journal-bouquin, de t'arracher les trucs à musique des oreilles, de retirer tes lunettes de soleil et de regarder autour de toi. Y a des hommes dans la rue, ils sont comme sur Internet, mais en 3D.
Judith
pour Bortch.com