| Mon Roman - Chroniques de rencontres |
La recrudescence des sites de rencontres communautaires raconte quelque chose de l'histoire de notre civilisation. Dans le cas des juifs, ils racontent l'état dans lequel se trouve la communauté juive de France. Un petit groupe de célibataires qui tournent en rond, coincés entre une revendication identitaire souvent contraire à ce que représente cette transmission elle-même, et une société française de plus en plus réticente à laisser à cette Culture juive,une autre place de celle de l'institutionnel ou de l'historique, avec sa cohorte de clichés sur la Shoah, souvent bien confortables, réducteurs, passifs, en se gardant bien d'y accorder une quelconque spécificité.
Après avoir reçu de nombreux témoignages de mes amis célibataires sur ce site, mais l'avoir aussi éprouvé moi-même, le recours à des sites de rencontre est toujours une rude épreuve. Jdate.com est la matérialisation parfaite de ce formidable marché de la rencontre communautaire. Un concept que le groupe américain Spark Networks à décliné dans de nombreux domaines, de la rencontre entres Grecs, entres Catholiques, inter-raciales, réservé aux Afro-Américains, aux juifs gay, etc...
Bref, un marché juteux qui place ce groupe en bonne place dans la rencontre internet. C'est aussi vers ces morcellements que se tournent les sujets, investissant les nouveaux moyens de ritualisation du lien, qui contrairement à ce que l'on pense, ne structure pas, mais sépare, divise et rejette...
Dans le cas de la France, la communauté des célibataires est particulièrement restreinte. Alors que d'autres sites de rencontre du même type sont gratuits, il vous en faudra débourser 30€ pour quatre semaines de Jdate.com, sans compter les incessantes et harassantes sollicitations pour tel ou tel service supplémentaire (toujours gratuit ailleurs) et classique arnaque, à la limite du droit, consistant à vous prélever un mois de plus automatiquement en plus de votre abonnement, et à l'infini, si vous ne faites pas une démarche technique d'annulation du renouvellement, démarche volontairement ambiguë qui vous fait savoir que votre profil va alors disparaître lors de cette opération... bref, en plus de devoir recourir à ce genre de moyens déjà pas très naturels, on est vite pris pour une tire-lire. En réalité, quatre semaines sont largement suffisantes pour s’apercevoir de la pauvreté de ce site, tant au niveau fonctionnel que du nombre d'inscrits coté français (il en est autrement dans les autres pays, US...).
Les juifs sont environ 600 000 en France. Les célibataires 30/50 ans ne représentent pas plus de 20 000 personnes dans toute la France (65% de femmes). Si nous comptons Paris / banlieue, nous obtenons un total inférieur à 10 000 personnes, et donc environ 6 500 femmes et 3 500 hommes ! Les juifs étant particulièrement intelligents, comme tout le monde le sait, un pratiquant ne dérogera pas à ses coutumes pour se flanquer d'un moins pratiquant, ou d'un juif non-pratiquant, à l'inverse, les juifs laïques souhaitent partager toute la richesse de leur héritage, fait de culture, d'Art et de pensée juive ou non...tout ce petit monde ne se rencontre et ne se fréquente pas, en tout cas, pas à cet effet. Certains juifs ne veulent que d'autres juifs qu'à la condition que les deux parents le soient aussi, d'autres, seule la mère est importante et refusent donc les enfants dont seul le père l'est. Bref, ceux qui parlent de 'la communauté juive' font certainement référence à de vieux clichés antisémites...
Reste donc assez peu d'options. Le site reflète d'ailleurs bien ce clivage, aidé en cela des fameuses fiches (pratiquants, shomer shabbat, réformé, reformé mais laïc, Laïc qui mange du pain avec ses pâtes, shomer shabbat mais qui fume quand même, etc...). Bref, tout ce qu'il faut pour marquer qu'on ne VEUT PAS rencontrer l'altérité, sans que celui-ci nous évoque notre idéal ou qu'il incarne ce que JE défini comme MON identité (mais n'est-ce pas le principe d'un site communautaire ?).
En réalité, Jdate nous propose une quantité très importante de fiches...anciennes !
Les personnes y sont inscrites sans pouvoir accéder à leur compte, et ils n'y accèdent d'ailleurs plus depuis longtemps. Tout mis bout à bout, et malgré des critères très larges, vous trouverez 30 à 40 fiches actives entre 30 et 40 ans. Mais qui trouve t-on derrière ces fiches ?
Ce que me rapportent les hommes utilisant ce site c'est qu'ils tombent sur des femmes qui ne souhaitent PAS rencontrer une personne de leur religion. D'après ce qu'ils décrivent, elles font preuve d'une absence total de désir, leurs comportements, leurs exigences et l'absence de volonté se double généralement de comportements arrogants, laissant marinier durant plusieurs semaines, des hommes dans un mépris non dissimulé, qu'elles finirons par ne jamais rencontrer, ou généralement à leur convenance de temps, de lieu d'espace et d'humeur.
Bref, elles n'en veulent pas.
Mais cette constatation n'est-elle pas celle de LA rencontre tout court ? En quoi l'internet joue t il un rôle dans ces mécanismes ?
L’accès au désir est un mécanisme parfois complexe et se désentraver pour enfin exprimer et provoquer la chose, n'est pas un processus aussi simple que de s'inscrire sur un site internet, et les mécanismes d'altération du MOI ne sont pas si simple à résoudre, ni ceux du deuil.
Pour les ashkénazes H ou F (4 femmes sur Jdate à ce jour) et certains séfarades, en plus des névroses 'classiques', existe une autre dimension, celle du risque et de la peur de reformer une cellule qui jadis, fut fatale à leurs ancêtres. Un bel héritage de la Shoah, peut-être le plus indicible et pernicieux; le plus inconscient (lire : "La crypte et le fantôme" de Nicolas Abraham et Marie Torok).
C'est une dimension inconsciente, solidement encrée par le trans-générationnel, qui échappe évidement à la conscience des choix factuels, fiches et autres profils internet. C'est souvent ce qui fait se comporter les juifs entre-eux, de manière bien moins respectueuse et volontaire qu'avec des non-juifs, auprès desquels, ils/elles abandonnent une partie de leurs douleurs inconscientes (pour parfois en ressentir d'autres, bien plus tard dans leur vie).
Ces comportements se manifestent par des courriels très espacés, de jours, de semaines, de mois, des rendez-vous lointains et approximatifs, une absence totale de politesse, des SMS et mails plutôt que des conversations téléphoniques, ou pas de téléphonie du tout...et tout ceci, dans une 'instrumentalisation' de l'autre, comme si la politesse, les codes élémentaires du lien en société... des hommes et des femmes, n'avaient plus leur place car inutile dans le virtuel.
Un mépris non dissimulé mais que chacun juge contextuel ("j'avais du travail, j'ai trop de demandes, j'ai eu des obligations"...). Chez les hommes, au-delà de quelques semaines de "mal-traitance", ils ne s’embarrassent plus d'échanges futiles et cordiaux, certains du peu d'investissement en retour. Ils rejoignent alors le cohorte des "...salut, tu es jolie..." ou des "...ta fiche est cool, voilà mon no...".
Une image des hommes et surtout des femmes, qui s'écorne vite à ce traitement, et qui tend encore les relations, et ainsi de suite...
Il convient donc de comprendre ces comportements comme des résistances qui ne peuvent se résoudre que lors d'un travail sérieux sur soi et un accès à son inconscient. Car ces attitudes sont avant tout l'expression de souffrances, plus ou moins grandes, qui empêchent de se projeter dans un avenir avec un juif, ou avec un homme tout simplement, celles-ci s'ajoutant à notre état psychique pas toujours si stable que ça.
Bien sûr, ils/elles s'en défendent et justifient leur célibat d'un grand coup de '...c'est des fous/folles sur ce site...' et autres '...je ne cherche pas une histoire d'un soir...'.
Il n'est donc pas vraiment possible d'user de sites comme Jdate ou autres pour construire une 'belle et grande histoire'. Au départ d'une rencontre, il n'existe qu'une petite histoire, une incertitude, un risque. Dire que l'on ne recherche que de grandes rencontres c'est dire qu'on ne recherche rien du tout. Car une rencontre est toujours une affaire de construction et de capacité à se détacher, à se séparer, à risquer et à perdre. Quand le lien originel n'est pas consolider, puis détruit, il est plus complexe d'en risquer un autre...
L'amour est un risque, celui de se séparer. C'est le prix à payer pour le vivre... sinon, on peut toujours se mentir, et faire croire, à soi-même et aux autres, que personne ne nous convient et se réfugier dans la PLAINTE, qui est la manifestation de son désinvestissement. Une jouissance narcissique bien confortable. Le refuge identitaire est un bon outils pour ça ! Alors, l'alibi Jdate ne sert à rien, sinon à se confirmer ce qu'on s'inflige à soi-même et aux autres à leur insu, mais certainement pas à rencontrer l'amour, au contraire.
S. Bradix