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Culture, Art... - Coups de Coeur, ou pas...

MUSIQUE KLEZMER, MIROIR D'UN PEUPLE - 

La musique Klezmer est celle des baladins juifs du début du IXème siècle. Mais son origine est bien plus profonde. Elle trouve sa source dans la liturgie et la pensée juive. Elle est aussi intimement liée à l'histoire de ce peuple mais aussi à ses migrations et errances multiples. Indissociable de la langue Yiddish, elle incarne la spiritualité plus que la religion, le partage plus que la prière.


La musique "klezmer" est celle que les baladins juifs ashkénazes colportaient de fête en fête, de "shtetl" (village) en ghetto, dans toute l’Europe de l’Est depuis le Moyen Âge jusqu’aux persécutions nazies et staliniennes du vingtième siècle. Elle s'inspire aussi bien de chants profanes et de danses populaires que de la "'khazones' (hébreu: "khazanut" liturgie juive) et des "nigunim", ces mélodies simples et sans paroles par lesquelles les "khasidim" tentaient d'approcher Dieu dans une sorte d'extase communautaire.


David Krakauer

Au contact (réciproque) de musiciens slaves, tsiganes, grecs, turcs (ottomans) et -plus tard- du jazz, le klezmer a acquis une diversité et une sonorité caractéristique qui lui valent aujourd’hui d'être instantanément reconnu et apprécié dans le monde entier.

Depuis le 16ème siècle, des paroles se sont ajoutées au répertoire klezmer instrumental, grâce au "badkhn" (maître de cérémonie lors des mariages), au "purimshpil" (jeu d'Esther pour la fête de Purim), puis au théâtre yiddish.

Aux temps bibliques, la musique instrumentale faisait partie intégrante du culte juif. Après la destruction du second temple de Jérusalem en l’an 70 de notre ère, elle fut abolie en signe de deuil, à l'exception de la sonnerie du shofar (corne de bélier) aux offices de Rosh Hashanah et de Yom Kippour.

C’est seulement au Moyen Âge que les instruments de musique furent réintroduits dans les fêtes religieuses joyeuses dont le judaïsme est plus particulièrement emplis, comme Pourim, Khanukah ou Simkhat Torah (le fête des Torah), mais il existe très peu de documents écrits de cette époque, la plupart ayant été détruits par les deportations successives.

On sait toutefois que dès le quinzième siècle, des musiciens juifs, professionnels ou non, pauvres etaient à peine mieux considérés  que des  "shnorrers" (mendiants) ou que des criminels. En ce temps, "Klezmer", "klezmeruke" ou "klezmeriwke" étaient des insultes.

Pourtant admirés, recherchés et parfois célèbres, ils parcouraient l’Europe centrale de "shtetl" (petits villages) en ghetto pour y animer les fêtes ("simkhes") telles qu'une communion (Bar-Mtzva), l'arrivée d'un rabbin, l'acquisition d'un nouveau rouleau de la Tora, l'inauguration d'une synagogue, les circoncisions ("bris" ou "brith-mila") et surtout les mariages ("khasene").


Dans de nombreuses régions (Metz, Francfort, Prague, etc.), l'activité des musiciens juifs était lourdement imposée et soumise à des restrictions de nombre, de lieu, d'instruments, d'horaire, etc.
Jusqu'au début du XXème siècle, les écoles de musique leur étaient interdites et cet enseignement était souvent oral. L'écriture de cette musique fut bien plus tardive.


Klezmer du 18m siècle en Allemagne

Suite à un oukase (ordre du souverain omnipotent) d'Alexandre 1er de Russie, les cinq millions de juifs vivant en Europe de l'Est furent, depuis 1804, confinés dans un territoire de quelques centaines de kilomètres autour de Kiev (Pologne, Lituanie, Biélorussie, Ukraine, Galicie et Moldavie).

L'accès des Juifs aux grandes villes -et donc aux conservatoires- était strictement réglementé, de sorte que la plupart des musiciens se formaient "sur le tas" et le métier se transmettait de père en fils (les femmes n'étant pas admises, en ces temps-là, à se produire en public!).
Ils parlaient un yiddish argotique ("klezmerloshn"), truffé d'anagrammes et de mots à sens redéfini, préféraient, dit-on, souvent les femmes et l'alcool à l'étude de la religion et se regroupaient en "guildes" (tsekh), sortes de syndicats qui les défendaient contre les autorités et fonctionnaient comme médiateurs sociaux.


A la fin du 18ème siècle, trois courants de pensée ont divisé les juifs d’Europe: A l’ouest, les maskilim (de la tendance intellectuelle dite "des Lumières" ou "haskalah") de Moïse Mendelssohn (le grand-père du compositeur Félix Mendelssohn) prônaient l’assimilation socioculturelle.
Au nord, les misnagdim ("opposants" ou "rationalistes"), menés par Eliah ben Solomon Zalman, le Gaon (leader) de Vilna valorisaient l’étude intellectuelle des textes sacrés.
Tandis qu’à l’est, les hassidim (pieux) dans la lignée d'Israel ben Eliezer, dit le Ba’al Shem Tov, exprimaient leur joie de vivre, leur amour de Dieu et des hommes par des expériences collectives mystiques voire extatiques, s'appuyant sur les chants et les danses.


En Allemagne, en Autriche, en Bohème et en Moravie, les maskilim dénigraient le yiddish et les klezmorim.
Mais plus à l'est, c'est bien au courant hassidique que la musique klezmer empruntera ses "nigunim" (mélodies sans paroles, faciles à mémoriser et à répéter), sa joie et sa ferveur.
Elle y adjoindra, en un subtil mélange, des airs populaires, des danses profanes et de le "khazanut" (le chant des prières). En ce sens, ce courant se rapproche de bon nombre de musiques folkloriques, dont la Bretonne. On pourra noter la proximité des Farbringuen (fêtes juives souvent profanes et endiablées) et les Fesnoz (son équivalent Breton).

Le terme yiddish "klezmer" provient de la contraction des deux mots hébreux "kley" (véhicule, instrument) et "zemer" (chant) et signifie littéralement "instrument du chant" (A.Z. Idelsohn, 1929).

J'entends souvent prononcé le mot KLETMER. La prononciation germanisée "kletzmer" est incorrecte et infondée... Qu'on se le dise !


Cette étymologie laisse imaginer que les voix chantées ont été, au fil des siècles, remplacées par des instruments. C'est dans un manuscrit datant du 16ème siècle, découvert dans la genizah de la synagogue Ben Ezra du Caire  et conservé au Trinity College de Cambridge, que "klezmer" désigne pour la première fois le musicien (et non  l'instrument).  

Au 16ème siècle, on commence à faire la distinction entre letsonim (pluriel de leyts, amuseur public), badkhonim (plurtiel de badkhn, animateur) et khazonim (pluriel de khazn, chantre).


Musiciens Klezmer du début IXème

Le terme "klezmerishe musik" est entériné en 1938 dans le livre du célèbre musicologue Moshe Beregovski (1892-1961) "Yiddishe Instrumentalishe Folksmuzik" et repris par Zev Feldman et Joachim Stutchevski ("musiqah qlezmerit" en hébreu).

Jusqu'aux années 50, par opposition à "muzikant", "klezmer" qualifie un musicien sans formation, incapable de lire les notes et jouant d'oreille une musique traditionnelle.
De nos jours, le terme est devenu plutôt laudatif pour le musicien et dans le langage courant, il qualifie aussi la musique juive traditionnelle d'Europe de l'Est, et par extension, une musique souvent très pauvrement inspirée par la richesse originelle. Cependant, pour le grand clarinettiste Giora Feidman, "klezmer" signifie surtout que les instruments sont les moyens d’expression, les "porte-paroles de la voix intérieure" qui chante dans l’âme de chacun de nous.
Un klezmer ne "fait" pas de la musique, il parle, prie, console... par son instrument (Helmut Eisel).

Bien que marquée par des persécutions et des pogroms dans presque toute l’Europe de l’est, la fin du 19ème siècle verra l’essor de la culture yiddish, en particulier du théâtre et de la musique. Contrairement à la liturgie qui se transmettait oralement et en circuit fermé, la musique klezmer a beaucoup échangé avec les musiques populaires indigènes: roumaine, russe, polonaise, ukrainienne, lituanienne, hongroise, grecque ou ottomane (turque) et -particulièrement en Hongrie- et donc, tsigane (Zev Feldman). Dans ce sens, on peut vraiment parler de métissage artistique ou de "fusion" musicale.



Musiciens juifs et ruthènes , Verecke, Hongrie, 1895  (photo:  Magyar Néprajzi Múzeum)

Une grande partie des juifs qui, ayant quitté l'Europe centrale à la fin du dix-neuvième siècle pour chercher la prospérité et de ceux qui, plus tard, ont fui les persécutions nazies et staliniennes, se sont établis aux États-Unis où la musique klezmer a survécu et même prospéré comme musique de danse et de festivités grâce aux immigrés comme Harry Kandel (1885-1943), Abe Schwartz (1881-1963), Dave Tarras (1897-1989), Naftule Brandwein (1884-1963) ou Shloimke Beckerman (1883-1974) (pour ne citer que quelques célébrités) et à leurs descendants (tels Max Epstein (19123-2000), Pete Sokolow, Michael Alpert, etc.).
Ces migrations massives ont profondément modifié le caractère de la musique klezmer, de sorte que nous avons désormais une idée biaisée du son des anciens orchestres est-européens (dixit Mark Slobin). Mais les premiers enregistrements phonographiques nous apprennent de précieuses choses sur la manière dont les morceaux étaient structurés, en particulier et en rapport avec les structures du jazz (New-Orleans) dont la proximité est évidente. Même rapport à la liturgie et à la spiritualité, même émanation d'un peuple opprimé loin d'une terre qu'il espère un jour meilleure...


Après la deuxième guerre mondiale et la Shoah, la tendance à l'assimilation culturelle et le Sionisme qui prévalaient chez les juifs d'Amérique ont relégué la musique juive aux oubliettes. Même des géants du klezmer ont succombé à la mode musicale israélienne (aux USA, en 1963, le clarinettiste klezmer Ray Musiker enregistrait "Tzena Tzena", "Hava Nagila", "Hevenu shalom aleykhem", etc.).

Mais depuis les années 70, on assiste à une véritable renaissance  de cette musique connue actuellement sous le nom de "klezmer" de la même façon que la musique irlandaise fut nommée "celtique".

Cette renaissance ("revival") est due à des musiciens venus d’horizons variés (classique, jazz, folk, pop, etc.) comme Giora Feidman, Zev Feldman & Andy Statman, Henry Sapoznik (du groupe "Kapelye") ou Lev Liberman ("The Klezmorim").
Partie des États-Unis, cette "nouvelle vague" klezmer n’a pas tardé à atteindre l’Europe. Elle est devenue "l'abstraction musicale de la langue yiddish" (David Krakauer) et "la bande sonore de choix pour une nouvelle culture de la jeunesse juive" (Alicia Svigals). 


Yom, l'un des grands interprète du répertoire Klezmer, mais aussi un fantastique musicien de Jazz.

Les juifs sont aujourd'hui à la recherche d'une expression. La langue Yiddish perdue par les génération post-Shoah, redevient un mode d'expression. Elle est parfois (souvent) chantée avec fougue par des Non-juifs (goyim) dans une approximation phonétique plus proche du Yoghourt que de la langue de Cholem Alekhem.
Même si cette musique est souvent jouée par de piètres musiciens, dans un ronronnement poussiéreux du passé, il se dégage de certaines expériences, un véritable souffle de vie, dont Bortch.com tente de se faire l'écho.




Cet article est pratiquement entièrement issu du site partenaire Michel Borzykowski, musicien et érudit.
Je tiens à le remercier chaleureusement pour son travail.
(Avec son accord)

Alexis, pour Bortch.com


 

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